Transition économique allemande : aperçu pour l’exportateur canadien
Précisions au sujet de l’auteur
Sasan Fouladirad
Économiste et analyste des risques pays, Centre d’information économique et politique
Dans cet article :
- Les coûts de l’énergie en l’Allemagne : la fin du gaz russe bon marché
- Perturbations des chaînes d’approvisionnement dans le secteur automobile allemand
- L’Allemagne et la Chine : de marché clé à un concurrent mondial
- Virage de l’économie allemande : son impact pour les exportateurs canadiens
- Perspectives économiques de l’Allemagne : ce qui se dessine à l’horizon
- Débouchés pour les exportateurs canadiens
Pendant une grande partie du 21e siècle, l’Allemagne a été largement considérée comme la dynamo de l’économie européenne. Le pays se démarque en effet par ses atouts : ingénierie de pointe, main-d’œuvre hautement qualifiée et réputation enviable à l’échelle mondiale en matière de qualité.
Toutefois, ce modèle a été ébranlé par la pandémie de COVID-19 et l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie. L’Allemagne traverse aujourd’hui un épisode difficile appelant une mise au point économique.
« L’économie allemande est en pleine transition structurelle, mais ses assises industrielles et ses orientations politiques font en sorte qu’elle pourra bien s’adapter avec le temps », affirme Klaus Houben, directeur du développement des affaires pour l’Europe à Exportation et développement Canada (EDC).
L’Allemagne a commencé à importer du gaz de l’Union soviétique dans les années 1970, une relation qui s’est ensuite poursuivie avec la Russie pendant près de 50 ans. Au fil du temps, l’accès fiable à un gaz abordable est devenu un avantage majeur pour l’industrie allemande qui a aidé les secteurs à forte intensité énergétique, comme les produits chimiques et l’acier, à rester concurrentiels sur la scène mondiale.
Lorsque la Russie a commencé à envahir l’Ukraine en février 2022, l’Union européenne (UE) a imposé des sanctions qui ont conduit la Russie à couper entièrement l’approvisionnement en gaz naturel de l’Allemagne. Les répercussions ont été énormes : les prix du gaz naturel sur le marché de gros en Allemagne ont grimpé en flèche, passant d’environ 30 $ à 60 $ le mégawattheure en 2021, à plus de 400 $ le mégawattheure au milieu de 2022, avant de s’assouplir plus tard cette année-là.
L’Allemagne a rapidement trouvé de nouveaux fournisseurs de gaz et a bâti une capacité d’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) afin d’éviter les pénuries. Malgré cela, les coûts de l’énergie sont nettement plus élevés qu’avant la guerre et l’industrie allemande a été durement touchée.
Le secteur des produits chimiques, pierre angulaire de son économie, a vu son utilisation de la capacité chuter à seulement 73 % en 2025, une baisse considérable par rapport à la moyenne de 84 % enregistrée entre 2014 et 2019 (voir la figure 1).
Malgré le conflit au Moyen-Orient et les cours élevés de l’énergie, l’Allemagne est mieux placée qu’en 2022 pour gérer un choc d’approvisionnement en gaz. Elle a réduit sa dépendance à l’égard d’un seul tracé de pipeline et augmenté sa capacité d’exploitation du GNL. La principale vulnérabilité réside maintenant dans les prix, car les perturbations mondiales touchant le GNL alimentent rapidement les seuils de référence européens.
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Même avant la hausse des coûts de l’énergie, la pandémie a révélé les vulnérabilités du modèle manufacturier allemand axé sur les exportations.
Les chaînes d’approvisionnement juste à temps, longtemps appréciées pour leur efficacité, sont devenues des points faibles lorsque les usines et les fournisseurs ont fermé leurs portes. La filière automobile, qui représente environ 17 % des exportations allemandes, a été frappée de plein fouet puisque les constructeurs étaient très dépendants des fournisseurs mondiaux de semi-conducteurs et d’autres composants. La production a stagné et les entreprises ont eu du mal à répondre à la demande.
Pour ne rien arranger, la reprise a été inégale. La production de véhicules a légèrement augmenté pour atteindre 4,15 millions de véhicules de promenade en 2025, contre 4,07 millions en 2024, mais elle demeure inférieure d’environ 11 % aux niveaux d’avant la pandémie. Les exportations accusent également un retard, en baisse de 9 % par rapport à 2019 (voir la figure 2).
Le marché de l’emploi s’est aussi détérioré. Le secteur automobile allemand employait environ 732 000 personnes en 2025, soit une contraction de 12 % par rapport à 2019, alors qu’il s’adapte à l’électrification et à l’intensification de la concurrence.
Sans surprise, les entreprises remanient leurs chaînes d’approvisionnement en diversifiant leurs fournisseurs, en reconstituant leurs stocks et en réduisant leur dépendance à une seule région.
La fermeté de la demande en provenance de la Chine a été le troisième pilier majeur de la réussite économique de l’Allemagne dans les années 2000 et 2010. Comme l’économie chinoise prenait de l’expansion, les exportations de machinerie, de produits chimiques et de véhicules de luxe allemands ont bondi.
Or, cette dynamique a radicalement changé. La Chine est aujourd’hui un concurrent mondial majeur, non plus seulement un client, en particulier dans la filière des véhicules électriques. Les marques chinoises gagnent des parts du marché mondial et mettent à mal l’hégémonie historique des constructeurs automobiles allemands.
Cela étant, la Chine reste essentielle au commerce extérieur allemand, mais les rôles se sont inversés. L’Allemagne importe désormais davantage de la Chine qu’elle n’y exporte. Après avoir brièvement passé à la deuxième place en 2024, la Chine est redevenue le plus grand partenaire commercial de l’Allemagne de janvier à septembre 2025, les échanges bilatéraux se chiffrant à quelque 280 milliards de dollars, soit légèrement devant les États-Unis, à environ 277 milliards de dollars.
Au cours du même intervalle, les exportations allemandes vers la Chine ont chuté de 12,3 %, tandis que les importations allemandes en provenance de Chine ont augmenté de 8,5 %, creusant ainsi le déficit commercial de l’Allemagne (voir la figure 3).
La croissance économique de l’Allemagne marque le pas
Ces tensions ont eu comme conséquence de paralyser la croissance. L’économie allemande est désormais à la traîne par rapport aux autres économies de la zone (voir la figure 4), avec un produit intérieur brut (PIB) réel en 2024 à peu près aux niveaux de 2019 et une croissance poussive de seulement 0,2 % en 2025.
Depuis 2020, l’Allemagne a du mal à s’adapter à un monde où l’énergie bon marché et le commerce international ouvert ne sont désormais plus des acquis.
L’Allemagne demeure un partenaire européen de premier plan pour le Canada. En 2024, le Canada a exporté environ 6,9 milliards de dollars (principalement des intrants énergétiques et industriels) vers l’Allemagne, selon Statistique Canada. Les importations en provenance de l’Allemagne ont totalisé 23,6 milliards de dollars, principalement des voitures et des produits pharmaceutiques.
Les investissements créent également des liens importants. En 2024, l’investissement direct étranger (IDE) de l’Allemagne au Canada a atteint 40,3 milliards de dollars, contre 16,2 milliards de dollars en IDE réalisés en Allemagne.
Le Canada et l’Allemagne entretiennent de solides liens commerciaux en vertu de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’UE, qui réduit les tarifs douaniers et améliore l’accès aux marchés pour les exportateurs canadiens.
La transition de l’Allemagne est source de nouveaux débouchés pour les entreprises canadiennes, notamment dans les secteurs suivants :
- Énergie : Alors que l’Allemagne diversifie ses sources d’énergie, le Canada est bien placé pour lui offrir un approvisionnement fiable en GNL.
- Infrastructures et défense : L’augmentation des dépenses publiques dans les transports, les systèmes numériques et la défense crée des possibilités d’affaires dans les domaines des technologies propres, de la fabrication de pointe et des services d’ingénierie.
- Minéraux critiques : Le bassin de ressources du Canada peut aider à soutenir la transformation industrielle de l’Allemagne. Pour en savoir plus, consultez notre chronique de Zone commerce intitulée Minéraux critiques canadiens et transition industrielle de l’Allemagne.
Explorez le guide sur le marché européen d’EDC pour en apprendre davantage sur les marchés clés de la région, notamment l’Allemagne.
Le gouvernement allemand s’est engagé à négocier ce virage (Zeitenwende), ce qui constitue un moment décisif pour sa politique en matière de sécurité et d’économie. Rappelons que cette politique est appuyée par des investissements majeurs dans les énergies renouvelables et la transformation industrielle. L’objectif est simple : transformer l’Allemagne en chef de file dans la fabrication carboneutre afin de doter le secteur allemand des exportations d’une nouvelle assise écologique.
En mars 2025, l’Allemagne a mis en place un fonds pluriannuel destiné aux infrastructures de 750 milliards de dollars pour stimuler les dépenses dans les transports, les systèmes numériques, l’énergie et la défense. S’il est mis en œuvre avec brio, il pourrait renforcer la capacité de croissance à long terme de l’Allemagne. Les premiers signes sont encourageants, notamment sous la forme d’une hausse des commandes (voir la figure 5).
Même s’il s’agit là d’un pas dans la bonne direction, l’économie allemande continue néanmoins d’évoluer dans un contexte de transition. Sa dépendance antérieure au gaz russe et la forte demande de la Chine sont maintenant chose du passé. L’économie évolue vers un modèle davantage axé sur la diversification, le numérique et l’approche écoénergétique. Or, ce modèle prendra du temps à se consolider.
Les coûts de l’énergie restent élevés, les tensions démographiques s’accentuent et la concurrence de la Chine s’intensifie dans les secteurs clés. Pourtant, l’engagement de l’Allemagne a misé sur les énergies renouvelables et la modernisation technologique est révélatrice d’une orientation claire.
Pour les entreprises canadiennes qui proposent des technologies propres, des minéraux critiques, des solutions numériques et une occasion de renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement, les débouchés sont immenses. Il est possible d’approfondir les partenariats avec des entreprises allemandes qui cherchent à se diversifier au-delà de la Chine, en particulier en Amérique du Nord. En faisant valoir l’intérêt des capacités canadiennes pour la mise en œuvre de la stratégie industrielle allemande en évolution, le Canada peut renforcer les liens commerciaux entre nos deux pays, et dans la foulée aider l’Allemagne à orchestrer le passage d’un modèle économique plus durable et plus résilient.
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