Le Canada évite la récession, mais des risques subsistent à l’horizon
Précisions au sujet de l’auteur
Prince Owusu
Économiste principale, Centre d’information économique et politique
Karicia Quiroz
Economiste | Renseignements sur les Pays et les Secteurs
Dans cet article:
- L’historique des récessions au Canada met en évidence des risques persistants en 2026
- Risque de dégradation no 1 : perturbations commerciales et chocs tarifaires
- La dépendance du Canada à l’égard des exportations augmente les risques commerciaux
- Les secteurs canadiens les plus exposés aux chocs tarifaires
- Risque de dégradation no 2 : détente de la demande du côté des consommateurs
- Conclusion : l’économie canadienne demeure exposée à des chocs majeurs
Au début de 2025, les préoccupations au sujet d’une récession imminente au Canada étaient généralisées. Le Canada devait composer avec les droits de douane imposés par les États-Unis, son premier partenaire commercial, et une croissance en berne, héritage de la forte inflation au sortir de la pandémie. Heureusement, ces craintes ne se sont pas concrétisées.
Les réductions marquées des taux d’intérêt par la Banque du Canada et l’étendue des exemptions ont fait en sorte qu’environ 90 % des marchandises canadiennes exportées vers les États-Unis demeuraient exemptées en vertu de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), ce qui a donné un coup pouce substantiel à l’activité économique.
L’économie canadienne a su braver le plus fort de la tempête tarifaire si bien que la récession n’est plus le scénario de référence de nos perspectives économiques. Ensemble, tous ces facteurs ont contribué à éviter l’issue la plus défavorable et à apaiser les inquiétudes relatives à une récession dans un horizon à court terme. Ces développements font écho au tableau des risques présenté dans le récent article d’EDC « Les dix principaux risques pour les exportateurs canadiens en 2026 ». Dans cet article, nous citons la fragmentation du commerce et l’incertitude relative aux politiques parmi les plus graves menaces à la croissance. Les données qui y sont mentionnées correspondent aux renseignements disponibles en janvier 2026.
Et pourtant, l'économie du Canada demeure vulnérable. Plusieurs risques pourraient encore faire dévier l’économie de son cours actuel et raviver les craintes de récession, notamment les chocs qui ont historiquement pesé sur la croissance. Depuis 100 ans, le Canada a connu 12 périodes de récession (voir la figure 1). Voilà qui montre à quel point les perturbations extérieures et les déséquilibres intérieurs peuvent rapidement infléchir les trajectoires économiques.
Cette analyse ne comporte aucune prévision de récession de l’économie. Elle cerne plutôt deux vulnérabilités qui pourraient encore déstabiliser l’économie canadienne. Plus précisément, nous évaluons deux grands risques de dégradation qui méritent une attention particulière et qui pourraient, s’ils se concrétisent, raviver les tensions récessionnistes.
La recrudescence des perturbations du commerce, en particulier, des tarifs douaniers plus élevés imposés par nos principaux partenaires commerciaux comme les États-Unis et la Chine, constitue le risque prépondérant de détérioration des perspectives économiques. D’autres risques pourraient survenir sous forme de changements défavorables apportés à l’ACEUM, dont l’examen est prévu au milieu de 2026. Toute révision limitant considérablement l’accès des exportateurs canadiens au marché étatsunien viendrait chambouler les flux commerciaux, l’investissement des entreprises et, par ricochet, la croissance.
Dans l’environnement géopolitique volatil actuel, des chocs relatifs aux politiques commerciales peuvent survenir et évoluer rapidement. La rhétorique récente, notamment les déclarations voulant que les marchandises canadiennes entrant aux États-Unis puissent faire l’objet de tarifs punitifs si le Canada approfondit ses liens commerciaux avec la Chine, illustre à quelle vitesse les risques de détérioration peuvent survenir. Bien que de tels scénarios ne fassent pas partie de nos perspectives de référence, des perturbations soudaines et graves des échanges commerciaux risquent de miner la confiance et de faire basculer l’économie canadienne dans une récession.
Vous devriez également consulter
-
Article07 janvier 2026
Les dix principaux risques pour les exportateurs canadiens en 2026
Négos de l’ACEUM, guerre tarifaire et récession sont parmi les dix principaux risques pour les exportateurs en 2026. L’analyse d’EDC aide à vous y préparer.
Le Canada est particulièrement exposé aux chocs commerciaux étant donné la concentration de notre profil d’exportation. Environ 74 % des exportations canadiennes de biens et de services sont destinées aux États-Unis (70 %) et à la Chine (4 %). Des bouleversements d’envergure dans ces relations commerciales, comme l’introduction de nouveaux tarifs douaniers élevés, engendreraient une vive incertitude pour les exportateurs. Même la menace de perturbation peut inciter les entreprises à retarder leurs investissements, à réévaluer leurs chaînes d’approvisionnement ou à revoir leurs modèles d’affaires de longue date.
En parallèle, la réduction des investissements et des exportations pourrait entraîner des pertes d’emplois et une hausse du chômage, ce qui viendrait plomber la demande des ménages et accentuer les retombées économiques au sens plus large. Cette forte dépendance commerciale souligne les raisons pour lesquelles l’escalade des tarifs douaniers et des résultats défavorables à la suite de l’examen de l’ACEUM figurent parmi les risques les plus importants pour les perspectives de croissance du Canada.
Dans le commerce des marchandises du Canada, des secteurs comme l’extraction pétrolière et gazière, la première transformation des métaux (notamment l’acier et l’aluminium) et la fabrication de l’équipement de transport (comme les véhicules et les pièces automobiles) pourraient être très vulnérables aux nouveaux chocs tarifaires étatsuniens (voir la figure 2). Cela est attribuable à la part élevée de ces secteurs dans la production canadienne exportée (de 68 % à 77 %), dont une part importante (de 51 % à 66 %) qui est destinée au marché étatsunien. Toutefois, la profonde intégration de certains secteurs (comme l’énergie) et leur apport substantiel à l’économie des États-Unis sont deux éléments qui viennent réduire les risques auxquels sont confrontés certains de ces secteurs.
D’autres filières exposées aux vulnérabilités du commerce international – la production agricole, l’extraction minière et l’exploitation en carrière, la fabrication de machinerie ainsi que la fabrication de produits chimiques, entre autres – exportent entre 49 % et 54 % de leur production. Ce tableau met en évidence l’effet que pourraient avoir les chocs commerciaux sur une foule de secteurs canadiens, des chaînes d’approvisionnement en passant par les matières premières et les produits finis.
Pleins feux sur les secteurs : automobile, acier, aluminium et foresterie
En novembre 2025 (les données les plus récentes), le taux tarifaire effectif des États-Unis sur les exportations canadiennes était de 3,7 %, selon les données du Bureau du recensement des États-Unis, ce chiffre tombant à 0,8 % si l’on exclut les véhicules automobiles, les pièces, l’acier et l’aluminium canadiens (sans tenir compte des produits dérivés). Bien que ces valeurs soient relativement faibles, les tarifs sectoriels instaurés en 2025 pèsent déjà sur les principales industries canadiennes. Voici des précisions portant sur les secteurs les plus vulnérables :
- Véhicules et pièces automobiles : Sachant que 82 % de la production canadienne de véhicules automobiles est exportée aux États-Unis, on constate que le secteur est fortement exposé au risque tarifaire étatsunien, même en tenant compte des exceptions prévues dans l’ACEUM. Les tarifs douaniers étatsuniens éprouvent déjà le secteur. Selon Statistique Canada, le PIB réel du secteur des véhicules et des pièces automobiles se chiffrait en moyenne à 17,2 milliards de dollars de janvier à novembre 2025, ce qui représente une baisse de 1,6 % en glissement annuel. Au cours de la même période, on estime une perte de 6 887 emplois dans le secteur, dont 6 214 ayant été supprimés dans la fabrication de pièces automobiles, le plus grand employeur du secteur. D’autres perturbations commerciales dans cette industrie pourraient gagner les industries alimentant la chaîne d’approvisionnement, notamment l’acier, l’aluminium, les produits chimiques, les plastiques, la machinerie, les produits électroniques et la logistique.
- Acier et aluminium : Les tarifs douaniers étatsuniens de 50 % sur l’acier et l’aluminium frappent durement les producteurs canadiens, plus de 40 % de la production nationale d’acier et les deux tiers de la production nationale d’aluminium étant destinés aux États-Unis. En raison de la baisse des exportations d’acier et d’aluminium vers nos voisins du Sud, le PIB réel du secteur de la première transformation du fer et de l’acier a chuté à 2,9 milliards de dollars (une diminution de 5,8 % en glissement annuel pour la période de janvier à novembre 2025). Au cours de la même période, le PIB réel du secteur des produits et de la transformation d’aluminium est tombé à 3,9 milliards de dollars (une baisse de 15,1 % en glissement annuel). En revanche, le PIB réel des produits fabriqués à partir d’acier a grimpé à 1,4 milliard de dollars (une augmentation de 9,5 % en glissement annuel), ce qui laisse supposer qu’avec l’affaiblissement de la demande étatsunienne, davantage d’entreprises canadiennes se tournent plutôt vers des fournisseurs d’ici. Ces métaux servent de piliers à d’importants segments de l’économie canadienne – comme les secteurs de la construction, de la machinerie et de l’automobile – de sorte que d’autres chocs tarifaires pourraient annoncer des perturbations subséquentes dans l’activité industrielle et les investissements dans l’infrastructure.
- Foresterie : Le segment de la foresterie en amont du Canada (c.-à-d. le bois brut) est moins axé sur les exportations, mais les industries de transformation en aval (la fabrication de produits du bois et de papier) sont fortement orientées vers l’exportation et dépendent des États-Unis. Environ 33 % et 34 % de la production canadienne de produits de bois et de papier sont destinés aux États-Unis. Le secteur est vulnérable à la progressivité des tarifs : les tarifs douaniers étatsuniens de 10 % sur le bois d’œuvre résineux (en vigueur depuis octobre 2025) viennent s’ajouter aux droits compensateurs et antidumping existants des États-Unis de 35 %. Un autre tarif de 25 % sur les meubles en bois, qui devrait augmenter en janvier 2027, accentue les tensions en aval. Selon Statistique Canada, on estime que 3 977 emplois ont été perdus dans le secteur forestier entre janvier et novembre 2025. Au cours de cette même période, les exportations de produits du bois (9 %) et du papier (0,6 %) vers les États-Unis ont diminué en glissement annuel. Le secteur soutient le logement et les biens de consommation, contribue directement à plus de 194 000 emplois (2024) et est vital pour les collectivités rurales et autochtones. De nouveaux chocs tarifaires menaceraient les économies régionales et marqueraient un affaiblissement de la demande pour le logement et les emballages en papier, des indicateurs de premier plan de tendances plus vastes dans les domaines de la construction et la consommation.
La vulnérabilité des ménages représente un deuxième risque de détérioration des perspectives. L’envolée du prix des biens et des services, le coût prohibitif du logement et l’incertitude économique sont les facteurs les plus cités comme étant des freins aux dépenses des consommateurs canadiens. Ces facteurs, combinés au niveau élevé d’endettement des ménages, rendent les consommateurs canadiens vulnérables aux chocs provoqués par la hausse des taux d’intérêt, qui se répercuteraient sur leurs dépenses et leurs investissements.
Le Canada affiche le résultat le plus élevé parmi les pays du G7 (lien en anglais seulement) pour l’endettement des ménages, qui dépensent près de 9 % de leur revenu disponible en paiement d’intérêts seulement. Des taux d’intérêt supérieurs pourraient freiner la consommation et l’investissement et, au passage, accroître le risque de récession.
Les politiques publiques du Canada comportent plusieurs mesures de protection pour les banques ainsi que des stabilisateurs budgétaires (p. ex., les prestations de chômage) qui pourraient amortir les ralentissements, mais qui n’atténuent qu’une partie du risque. L’assurance emploi remplaçant, en moyenne, environ 55 % du revenu d’un bénéficiaire admissible, une augmentation des pertes d’emplois potentielles se traduirait par une nette détente de la demande. Un repli éventuel du côté de l’investissement des entreprises, causé par l’incertitude associée aux menaces commerciales imminentes, pourrait entraîner suffisamment de pertes d’emplois et frapper de plein fouet la consommation des ménages et l’économie dans son ensemble.
Un autre facteur potentiel contribuant au recul de demande pourrait être une correction boursière qui viendrait ponctionner la richesse des ménages. Alors que le marché boursier avoisine des sommets historiques, les gains concentrés, en particulier dans les actions liées aux technologies et à l’intelligence artificielle (IA), ont soulevé des inquiétudes quant à l’existence d’une bulle. S’il y avait une correction suffisamment forte des marchés, les tensions récessionnistes s’en trouveraient augmentées.
Bien qu’une récession ne fasse pas partie de notre scénario de référence, l’économie canadienne demeure exposée à plusieurs risques de détérioration. Les principales préoccupations touchent diverses facettes de l’économie : les tensions commerciales à la hausse, les chocs tarifaires spécifiques à un secteur ou encore la vulnérabilité croissante des consommateurs. Ces facteurs pourraient faire basculer l’économie en récession et provoquer un effet d’entraînement qui viendrait en exacerber les répercussions.
L’historique des récessions au Canada nous révèle que le pays a déjà bravé plusieurs épisodes de repli. La capacité de résilience dépendra en grande partie de la prise de mesures proactives : diversification des échanges commerciaux, maintien de garanties financières solides et promotion de l’innovation. Pour les exportateurs canadiens qui cherchent à se diversifier, EDC peut fournir du financement, des moyens d’atténuer les risques et des renseignements sur les marchés afin de les aider à gérer l’incertitude et à engager leur entreprise sur la voie de la réussite à long terme dans une économie mondiale en rapide mutation.
Nous remercions Borys Minger, analyste quantitatif associé à EDC, pour sa contribution à la rédaction du présent article.