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Stuart Bergman

Chili : le nouveau gouvernement peut-il relancer la croissance?

Le Chili a amorcé 2026 à un moment charnière. En effet, l’élection du président José Antonio Kast marque le virage le plus marqué vers la droite depuis la transition démocratique du pays. Ce coup de barre sur la scène politique a suscité l’espoir chez les entreprises et les investisseurs étrangers que le Chili puisse tourner la page sur des années d’instabilité politique et de croissance décevante.

Pour les entreprises canadiennes actives dans les secteurs des mines, de l'énergie, des infrastructures et des minéraux critiques, la question fondamentale qui se pose est la suivante : le nouveau gouvernement peut-il faire de son programme pro-investissement un tremplin vers une croissance durable sans raviver les tensions sociales qui freinent la mise en œuvre des politiques? À cet égard, la légitimité et la prestation seront d’une importance décisive.

L’héritage politique du Chili : polarisation, lassitude et consensus fragile

Au lendemain des bouleversements sociaux de 2019, deux tentatives infructueuses de réviser la Constitution ont rendu les Chiliens réticents aux changements radicaux, mais mécontents du statu quo. Les partis traditionnels ont perdu en popularité, avec en toile de fond un congrès fragmenté qui négocie au cas par cas, les tensions sociales ayant éclipsé le rythme de la prise de mesures législatives.

Comme aucun des deux candidats en lice n’a obtenu la majorité absolue au premier tour de la présidentielle du mois de novembre, le second tour a laissé émerger un paysage politique de plus en plus polarisé. Un candidat de la gauche communiste, partisan de la continuité, a croisé le fer avec un candidat d’extrême droite ayant soutenu Augusto Pinochet. Le président Kast hérite par conséquent d’un pays où l’électorat est gagné par la lassitude, en quête de stabilité et de résultats tangibles.

Pour les investisseurs, la réputation bien établie du Chili pour ce qui est de prévisibilité de la politique macroéconomique et la de solidité des institutions est mise à mal. Les cycles de manifestations, l'activisme syndical et les risques de litige définissent désormais la structure du contexte opérationnel. Les aléas géopolitiques – notamment la rivalité entre les États-Unis et la Chine, la virevolte tarifaire et l’instabilité des marchés énergétique à mettre au compte du conflit en Iran – pourraient amplifier les tensions inflationnistes et sociales.

Désormais, l'enjeu n'est pas tant la capacité du Chili à adopter de saines politiques, mais bien à les instaurer rapidement et à grande échelle. Certains signes précurseurs sont révélateurs des progrès sur ce front : les délais d’octroi des permis, la gestion des perturbations du marché de l’emploi et les avancées dans les dossiers sécuritaire et migratoire.

Exploitation minière et mise en valeur du cuivre et du lithium : restaurer l’acceptabilité sociale

Ce défi est bien présent pour l’industrie minière. Et pour cause : le Chili est le premier producteur mental de cuivre et le deuxième de lithium, avec des projets miniers dépassant les 100 milliards de dollars américains dans un horizon de dix ans, selon Cochilco, l’organisme national de services consultatifs pour le secteur minier. Ce qui fait obstacle ici n’est pas de mettre en valeur des ressources géologiques, mais bien de le faire dans la légitimité.

Les retards dans la délivrance de permis, les conflits du travail, la pénurie d’eau et d’énergie ainsi que les lacunes sur le plan de la sécurité ont grevé la production, même si la demande mondiale de minéraux critiques a le vent dans les voiles. Les collectivités souhaitent obtenir des réponses plus claires à propos des répercussions environnementales, des emplois locaux, des achats, et de la façon dont les régions partageront les retombées ou subiront les perturbations.

Un dicton chilien devrait trouver écho chez les investisseurs canadiens : Las cuentas claras conservan las amistades (Les bons comptes font les bons amis). Dans l’optique des risques pays, l’établissement de règles claires préserve le capital. Le risque de conflit se trouve diminuer par le partage des avantages, les garanties environnementales et les attentes de conformité explicites qui sont mises en place de manière cohérente. Dans le cas contraire, le risque de litige et l’incertitude augmentent. La même logique s'applique au-delà de l'exploitation minière et jusqu’à l’ensemble des sphères politique et économique.

De la rhétorique pro-investissement à la mise en œuvre crédible

Les propos du président Kast et de son cabinet de technocrates favorables aux marchés signalent l'intention des pouvoirs publics de restaurer la confiance et calmer le jeu dans la sphère politique. Or, pour regagner l'adhésion sociale, il faut plus que des annonces. Les Chiliens se plaisent à dire : El movimiento se demuestra andando (C’est en marchant qu’on voit si on avance). La crédibilité vient donc du passage à l’action, ou la mise en œuvre si on préfère.

Dans le cas du secteur de l'exploitation minière, cette démarche suppose une consultation efficace et une application prévisible. Plus concrètement, pour garder le cap sur son programme, le gouvernement devra obtenir cette adhésion sociale de manière pérenne auprès de tous les pans de la société chilienne.

Réduire le risque lié à l’octroi des permis et accélérer les investissements

Pour le Chili, le principal défi n’est pas tant de formuler des politiques que d’en assurer la mise en œuvre. C’est dans cet esprit que le gouvernement s'attaque aux goulots d'étranglement : la loi-cadre sur les autorisations sectorielles édictée par le gouvernement précédent vise à réduire les délais de délivrance des permis (la permisología), tandis que les mises à jour de l'évaluation environnementale ont pour objectif d’améliorer l'efficacité sans niveler vers les bas les normes.

Les nouveaux décrets visant à accélérer l’octroi de permis retardés et faire progresser le programme Plan Desafío 90 témoignent de cette dynamique. La mise en œuvre est une facette incontournable du risque pays : lorsque l’octroi de permis fait du surplace, l’investissement ralentit la cadence, la croissance se dérobe et les tensions budgétaires s’accentuent. Autant d’épines dans le pied des autorités qui s’engagent à faire preuve de rigueur budgétaire et à maintenir la compétitivité sur le plan de la fiscalité.

Le programme économique porté par le président Kast s’arrime aux priorités des entreprises. Les sociétés canadiennes se voient donc offrir des débouchés substantiels dans des secteurs comme les services miniers, le génie, la gestion de l'eau, l'électrification et la décarbonisation. Au Chili, le principal risque réside dans une nouvelle déferlante de troubles sociaux ou d’un regain de l’activisme syndical en réaction aux mesures d’austérité, aux positions sociales jugées conservatrices ou aux mesures de sécurité perçues comme excessives.

Les politiques à saveur idéologique ont des retombées limitées dans une économie ouverte et tributaire des investissements comme le Chili. Comme le dit si bien un proverbe du pays : Ir contra la corriente, casi nunca es conveniente (Aller à contre-courant est rarement d’une grande utilité). En définitive, ce sont l’acceptabilité sociale et la mise en œuvre des politiques qui détermineront les délais de réalisation des projets, leur coût du financement et leur viabilité

Conclusion : voici les perspectives pour les entreprises canadiennes présentes au Chili

Sous la gouverne du président Kast, il est peu probable que le Chili renonce à son modèle fondé sur les règles. Le véritable test sera de déterminer si ce modèle peut à nouveau produire des résultats et de lui redonner sa légitimité auprès de la population. Chose certaine, le Chili devrait demeurer l'un des contextes commerciaux les plus attractifs d’Amérique latine qui est, à moyen terme, promis à la croissance.

Et pour les entreprises canadiennes, les occasions sont bien réelles. Les calendriers seront fixés par les collectivités, les tribunaux et les cabinets ministériels. La présence d’EDC sur le terrain, ses solutions financières et ses info-pays peuvent aider les investisseurs et les exportateurs à tirer parti de l'immense potentiel de croissance du Chili.

Nous tenons à remercier chaleureusement Daniel Benatuil, analyste principal des risques pays pour l’Amérique latine, pour sa contribution à la présente chronique.

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Date de modification : 2026-05-28